mardi, avril 19, 2016

Paternité sens dessus dessous...

6 comments

Je tombe sous le charme de ces dessins qui me piquent le coeur.

J'étudie avec curiosité ce phénomène magique en ma maison. Ce lien invisible qui me fascine malgré moi.

Invisible et pourtant si perceptible à la mère sans père qui l'observe...

C'est une magie que j'ai perçu dès la naissance de ma fille. Dès ce premier moment où il l'a posée contre la peau nue de son torse paternel.

À ce moment précis, je l'ai senti instantanément aimer ce bébé tout juste sorti de mon ventre.

J'ai senti son amour paternel l'enrober de son invisible magie (tandis que la docteur me recousait là où ça déchire, je les regardais avec curiosité).

Depuis une décennie, j'observe ce lien qui se tisse entre eux. Il me fait du bien, il baume cette cicatrice en mon cœur. Il me donne l'impression d'avoir cassé un cycle malheureux...

Mais il est où est ton père?

Alors que je lis ce texte de Nicole Nicole Bordeleau, je comprends d'un coup combien j'utilise la colère que je ressens pour changer mes situations existentielles. Et je me rappelle de ma première colère noire.

Je savais bien que contrôler ses colères étaient utiles mais je n'en avais jamais trop réalisé le pourquoi du comment! En cette lecture, quelque chose se précise en mes neurones attentifs...

La première fois que j'ai violemment ressenti, avec rage, une colère noire, j'avais cinq ans. J'étais en l'un de ces rares week-ends en visite chez mon père. Cet inconnu avec lequel je passais si peu de temps.

Ce week-end là, je l'avais passé majoritairement avec une belle - mère sans affection. Il y avait un coffre de jouets dans le salon. Celui de sa fille, âgée de quelques années de plus que moi. Mais celle-ci n'était pas là. Et je n'avais pas le droit d'ouvrir le fameux coffre.

Au bout de deux jours, ce coffre fermé m'enrageait tant que j'en ai ressenti, pour la première fois de ma vie, une vive colère. Qui m'a profondément troublée. Je suis rentrée chez ma mère-grand subtilement perturbée. C’était le début de la fin.

Le mois suivant, le week-end fut encore plus dramatique. Ledit père décida de me laisser seule en son pré de chèvres tandis qu'il allait faire un truc quelque part. Il me plante là en me disant de garder ses chèvres qui broutent. Je me souviens l'avoir regardé avec extrême stupéfaction. Les chèvres étaient plus grandes que moi. Heu... et d'habitude c'est les adultes qui me gardent pas moi qui garde les chèvres!

Il me plante là avec mon tourbillon de réflexions turbulentes. Incapable de bouger d'un poil. L'esprit ultra alerte. Le coeur battant la chamade. J'ai 5 ans et je suis seule au milieu d'un pré de chèvres qui bêlent. Stupéfaite. Évidement, alors que je suis figée de surprise, je vois une chèvre prendre le large et s'enfarger dans les fils barbelés. Je ne bouge pas. Je suis paralysée de stupéfaction devant toute cette situation. Je veux rentrer chez moi. Là bas, chez ma grand-mère.

Arrive le père qui remarque le problème de la chèvre mal prise. Et voilà que je me prends une morale de chèvre, pourquoi j'ai pas bougé, blahblahblah. Je suis muette comme une carpe mais mon cerveau fonctionne à mille à l'heure et je suis en colère!

Sort alors sur le perron la belle - mère qui me gueule dessus. C'est le top du top. J'en ai plein mon casque. Je veux rentrer chez moi. Je ne dis rien. Muette, je les observe gueuler et s'engueuler.

J'attends que vienne le temps qu'on me ramène chez moi. La nuit venue, alors qu'ils sont endormis et que j'écoute les étoiles, je me dis que trop c'est trop. Ma colère est ultime. Je pars. Je sais où est la cabine téléphonique et je connais le numéro de téléphone de ma grand-mère. En pas de sioux, je sors de la chambre, je sors dehors. La nuit est vraiment noire.

Je réalise alors que je n'ai pas de pièce et que je suis toujours trop petite pour atteindre le combiné. Je retourne dans la chambre. Enfin arrive le matin. Je ne dis plus rien jusqu'à ce que l'on me ramène chez moi. Ma colère me dit que c'est la dernière fois que je me retrouverai en une telle situation. Et elle a raison.

Le mois suivant lorsque le père revient me chercher pour le week-end, ma colère est froide, réfléchie. Je l'utilise pour faire la plus grosse crise que j'ai jamais osé faire dans ma vie. Je refuse de repartir avec lui. Ma mère est si outrée de mon comportement qu'elle lui pose un ultimatum. Il ne m'emmène que s'il arrive à me calmer!

Il me prend à part. Il me regarde dans les yeux. Je l'écoute. Il me dit:

- Écoute, tu es une grande fille. Tu comprends les choses. Si tu ne viens pas calmement avec moi, je ne reviendrai plus te chercher. 
- Je ne veux pas aller avec toi. 
- Fais bien attention, si je pars aujourd'hui, c'est la dernière fois que tu me verras. Je ne reviendrai plus jamais te chercher. 
- Je ne veux pas aller avec toi. 
- Tu es sûre? Là je pars et je ne reviendrai plus jamais... 
- Je ne veux pas aller avec toi. 

Ainsi il est parti et il n'est jamais revenu. J'avais cinq ans et la colère avait guidé mon choix. Je ne voulais plus vivre les expériences désagréables que je vivais avec lui. Les expériences désagréables faisaient la norme de mes visites avec lui et je ne ressentais aucune relation sentimentale entre nous.

Sans le savoir, ce jour là, j'ai utilisé la colère, pour la première fois de ma vie, afin de changer une situation qui ne me convenait pas.

J'ai porté la responsabilité de ce choix depuis mes cinq ans. J'ai grandi, puis vieilli, en l'assumant.

Longtemps, durant mon adolescence, je me suis demandée ce qui était le plus dommageable à l'esprit: l'absence ou le traumatisme?

J'ai vécu l'absence paternelle en toute conscience de la chose. Cependant, je suis persuadée que cela m'a évité plusieurs traumatismes psychologiques.

La relation avec ma mère s'étant révélée plus traumatique que constructive, j'avais déjà assez d'un parent immature à gérer.

Deux auraient certainement fait déborder mon vase trop plein.

 Je n'ai pas de père mais elle oui!

Ceci dit, je sais aussi que je ne connaîtrai jamais la magie affective de ce lien qui unit les pères aimants à leurs filles adorées.

Je suis heureuse que ma fille la connaisse, la ressente et la vive au quotidien. Je suis heureuse de faire partie de l'équation familiale de ce phénomène particulier.

Je les regarde s'aimer et j'apprends beaucoup de leur relation. Je m'enrichis le cœur et l’esprit. J'apprends ainsi à mieux percevoir et comprendre ce qu'est le rôle d'un père dans la vie d'une fille. J'apprends de ce que je n'ai jamais connu et je choisis d'en voir la lumière au bout du tunnel...

6 commentaires:

virginie a dit…

C'est très beau et tellement vrai. C'est très dur aussi parce que ça me parle. L'incompétence et l'immaturité, c'est terrible mais on peut survivre à ça, se construire. L'absence… c'est autre chose. On apprend à vivre avec un handicap, un manque. Avec mes enfants, je suis tellement heureuse de voir leur relation avec leur père exister chaque jour, évoluer, au fil des années… mais c'est aussi source de conflits entre nous car je ne sais pas ce qu'est vraiment la place du père et j'ai tendance à occuper l'espace… ou à me sentir exclue quand il la prend cette place. Contradictoire, douloureux et compliqué. En fait on est et on reste des victimes et c'est injuste. On doit se battre du 1er jusqu'au dernier jour contre le manque d'amour, celui qu'on n'a pas eu… et ça ne devrait pas. La psychanalyse m'a beaucoup aidée à comprendre et à accepter mais le sentiment d'injustice et la douleur pointe encore le bout de son nez… Longue vie à ton bonheur!

Etolane a dit…

Allo Virginie, merci pour ton commentaire et tes bons mots :) En ce qui me concerne, je sais que l'absence était préférable en soi. Mais je désire une autre réalité pour ma fille. Il y a tant de réalités parentales différentes... certaines plus simples que d'autres... tant que l'enfant y trouve son bonheur et équilibre, c'est à mes yeux, le plus important...

Je ne me sens pas particulièrement victime de ma situation par exemple, je me sens plutôt guerrière ;)

virginie a dit…

Oui tu as raison, le terme n'est pas bon. Ce qu je voulais plutôt dire c'est que ça te suit partout et tout le temps finalement... On les traîne avec nous ces affaires là et c'est injuste. Après la magie de voir des relations fonctionner et tes enfants se construire... Ah oui! Ça c une victoire et avant tt un vrai bonheur!

Etolane a dit…

Je refuse d'être victimisée par mon passé. J'en ai appris ce que j'en ai appris et maintenant je construis ma vie sans que cela m'identifie. Mais il est vrai que cela reste au fond des entrailles et que cela guide plusieurs choix de vie. Ma fille vit l'antithèse de mon enfance et c'est ma réussite personnelle, une revanche sur mon passé en quelque sorte...

Julie Rochon a dit…

Ouf, comme enfant nous subissons les contrecoups des décisions de nos parents. Mais je trouve que le fait de voir la beauté de la relation de ta fille et de son père doit mettre un baume immense sur cette plaie du passé. Très beau texte!

Etolane a dit…

Allo Julie,

Merci. C'est pour cette raison que je me sens si responsable de l'enfance de ma puce. J'en sais l'influence négative que peut avoir un parent sur son enfant. Avoir une trio familial aimant et fonctionnel guérit en effet ces blessures profondes...